Inégalités sociales et inégalités naturelles

Par Claude Magnollay,
Maître de gymnase

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Essayons de résumer, schématiquement, deux points de vue opposés qui semblent s'affronter dans ce débat  :

a) Certains pensent que toutes les inégalités scolaires proviennent d'inégalités sociales, d'autres qu'une bonne partie des inégalités scolaires proviennent d'inégalités naturelles ou de dons, mais qu'une partie non négligeable provient d'inégalités sociales.

b) Certains pensent que tous les élèves doivent accéder à un haut niveau de connaissances et de compétences, d'autres que tous les élèves doivent accéder à un haut niveau de connaissances et de compétences selon leurs aptitudes, c'est-à-dire qu'il faut créer les conditions pédagogiques et les incitations au niveau des exigences pour que chaque élève accède au plus haut niveau de compétences et de connaissances possible. Les deux parties sont au moins d'accord sur le fait qu'il ne faut pas baisser le niveau des exigences !

c) Certains pensent que si l'on fait fi des inégalités sociales, on déclenche une dangereuse bombe à retardement et qu'il faut donc supprimer ou, au moins, limiter le plus possible l'impact des inégalités sociales sur les résultats scolaires, et sur ce point les deux parties se rejoignent complètement.

d) Certains pensent que le système des filières empêche la réalisation du but évoqué en c), d'autres que la voie unique empêche la réalisation du but évoqué en b).

e) Certains pensent que le système des filières a été créé par les personnes en responsabilité dans notre société pour maintenir ses structures et ses inégalités de façon immuable, d'autres que ce système est principalement la conséquence de différences liées à des capacités innées, mais aussi d'inégalités sociales et que s'il en engendre, c'est par effet pervers, et donc non intentionnellement, mais aussi parce la société, à tort, valorise, en général, davantage les professions intellectuelles que les autres.

f) Certains pensent qu'en orientant (ils diraient plutôt en sélectionnant) les enfants dès l'âge de 12 ans, on détermine leur futur social, alors que d'autres pensent que rien n'est définitivement déterminé et qu'il y a bien d'autres facteurs que la réussite scolaire pour déterminer la réussite sociale de toute une vie (caractère, intelligence émotionnelle, équilibre affectif notamment) et que s'il y a détermination, cela est dû davantage à des causes innées que sociales.

g) Certains pensent que l'école détermine le futur culturel, d'autres qu'elle y participe, mais que c'est bien davantage le caractère et des aptitudes innées qui le déterminent.

h) Certains pensent qu'au cours des 20 dernières années le niveau des élèves qui sortent du Secondaire I n'a pas baissé et que la voie unique n'entraînera pas de baisse de niveau, tandis que d'autres affirment au contraire qu'il a baissé (je l'ai montré dans mon article et dans mon commentaire précédent) et qu'il baissera encore avec la voie unique (« À vrai dire, nous savons toutes et tous que l'homogénéisation se fait au contraire toujours sur des exigences revues à la baisse… », dit l'AVMG). Certaines personnes n'admettent sans doute pas une baisse de niveau, mais au moins reconnaissent un bas niveau. Ainsi Lyonel Kaufmann sur ce site dit  : « Je ne parlerai même pas du fait que l'hyper performant système scolaire vaudois à filières et sélection scolaire précoce ne se signale pas par un taux plus important de réussite universitaire comparativement à des cantons sans sélection précoce (c'est plutôt le contraire) ». Il pense sans doute que le système proposé par l'avant-projet va faire remonter le taux de réussite universitaire, l'autre partie pense exactement le contraire, à moins qu'on instaure un gymnase en 4 ans comme en Valais.

Je comprends que si l'on admet les prémisses de base d'une des parties (1. les inégalités ne sont d'ordre que sociologique, 2. la classe dominante veut empêcher l'instruction des classes défavorisées pour rester au pouvoir, 3. l'école détermine le futur social et culturel des enfants), le fait d'orienter (sélectionner pour eux) à 12 ans lui soit insupportable.

L'autre partie, évidemment, n'admet pas ces prémisses et il est fort probable qu'aucune partie n'arrive à convaincre l'autre qu'elle a tort..

Ce différend provient aussi probablement du fait qu'une partie se préoccupe surtout des élèves qui se trouvent en actuelle VSO et l'autre de ceux qui iront au gymnase. Chacune défend le domaine qu'elle connaît le mieux, c'est normal !

Tâchons d'abord de voir notamment si l'avant projet va éviter de déterminer le futur culturel et social des individus dès l'âge de 12 ans et s'il va changer le statut des élèves qui se trouveraient en VSO dans notre système actuel.

Selon l'article 81 de l'avant-projet  : « Dès la 9ème année (notre actuelle 7ème)…la formation comprend une ou plusieurs options…les options spécifiques et les options de compétences » et plus loin l'article 83 stipule  : « Les élèves qui envisagent de poursuivre leurs études au gymnase en voie de maturité choisissent prioritairement une option spécifique dans la liste suivante… ». D'autre part le commentaire de l'article 76 indique  : « Pour être admis au gymnase, en voie maturité, les élèves doivent avoir cumulé plusieurs niveaux « élevés » dans les disciplines à niveaux. » Il faut aussi rappeler l'article 76  : « En 9ème années, les élèves sont répartis dans les cours de niveaux… ».

Dès l'âge de 12 ans, les élèves devront donc faire des choix et répondre à des exigences pour pouvoir entrer au gymnase, c'est-à-dire pour espérer obtenir une maturité qui leur permettra ensuite de faire des études universitaires. Je ne comprends donc pas pourquoi on entend dire, de tous côtés, que l'avant projet retardera la sélection. On a même pu lire dans la presse sous la plume du président de la SPV  : « Ce n'est qu'en 11ème année que les élèves sont répartis en deux voies… ». Je n'ai peut-être pas suffisamment cherché, mais je n'ai rien trouvé, dans l'avant-projet, qui indique une telle disposition et je m'étonne qu'on puisse faire une telle déclaration. On ne voit donc pas très bien comment certains peuvent soutenir un projet qui déterminera de la même manière que le système actuel le futur social et culturel des enfants de 12 ans, alors que c'est justement ce qu'ils veulent éviter !

Certes il n'y aura plus 3 filières, mais des options et des niveaux, mais je n'y vois rien d'autre que de la cosmétique, le résultat sera le même ; il y aura 2 filières déguisées  : celle de ceux qui seront dans une option et qui auront des niveaux élevés et celle des autres. «  Les niveaux sont des filières déguisées, point » s'exclame, dans son excellent article, Pierre Fornerod, membre du syndicat SPV. Les élèves de VSO ne porteront plus, peut-être marquée au fer rouge, l'inscription VSO sur leur front, « mais il ne faudra pas 2 ans pour parler de la filière des bons et de celle des mauvais ! » poursuit Pierre Fornerod. Et les entreprises continueront, peut-être encore de façon plus systématique, à faire passer des tests d'aptitudes pour recruter les meilleurs.

Examinons maintenant si la suppression des filières permettrait de réduire les inégalités scolaires engendrées par des inégalités sociales. Pierre Fornerod a remarqué, comme moi, la contradiction entre la voie unique et les mesures de pédagogie compensatoire et différenciée  : « Si ce cadre correspond au chapitre "Pédagogie compensatoire" de l'avant-projet, alors il faut s'en inquiéter, car ce texte, outre le fait qu'il est en contradiction avec l'idée de suppression des filières, n'est pas lié à la réalité ». On pourrait également tout à fait dire que la suppression des filières donnerait encore davantage raison à Bourdieu quand il dit  : « L'école traite comme "égaux en droits" des individus "inégaux en fait", c'est-à-dire inégalement préparés par leur culture familiale à assimiler un message pédagogique », puisque ces individus sont inégalement préparés, il faut leur dispenser un enseignement qui tienne compte de leur culture familiale (Bourdieu) et de leurs aptitudes (Art. 111 de l'avant projet) et cela s'applique autant au cas où l'on utilise un vocabulaire ou une méthode trop difficile pour un enfant venant d'un milieu défavorisé que dans celui où l'on utilise un vocabulaire ou une approche trop simple pour un enfant venant d'un milieu à haut niveau socioculturel.

La voie unique va donc à l'encontre des exigences d'une formation correspondant aux aptitudes de l'élève de même que celles d'une formation correspondant à la provenance culturelle des élèves.

Le système actuel n'est de loin pas satisfaisant, mais l'avant-projet ne résoudra malheureusement aucun des problèmes qui préoccupent ses défenseurs, c'est écrit dans ses articles ! Cet avant-projet ressemble donc plus à un compromis insipide où chacun peut trouver ce qu'il y cherche : le retard de la sélection et plus de justice sociale pour certains, le maintien, sous une forme différente, des filières pour d'autres. Et à force de vouloir faire plaisir à chacun, il va finir par mettre tout le monde contre lui, surtout les enseignants sur lesquels, une nouvelle fois, tout repose et auxquels on demande l'impossible, à savoir de faire le grand écart permettant, à la fois, de répondre aux exigences des articles 111 al.4 (chaque élève a droit à une formation conformément à ses aptitudes), 98 al.1 (pédagogie différenciée) et celles de la voie unique !

Mais afin d'éviter un débat stérile, il faudrait essayer de comprendre aussi bien les exigences du gymnase que la nécessité de changer le statut des élèves qui se trouvent en VSO ainsi que celle de réduire au maximum les inégalités scolaires liées à des inégalités sociales. Ensuite il s'agirait d'examiner les points sur lesquels les deux parties se rejoignent afin de trouver un système scolaire qui permette au moins la réalisation des buts communs. Cette démarche fera sans doute l'objet d'un autre débat.