Réagissons, proposons, bougeons !

Par Pierre Fornerod, enseignant

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Pierre Fornerod

Très engagé dans la réflexion pédagogique au sens large et plus particulièrement dans le domaine de la lecture, Pierre Fornerod s'est aussi beaucoup investi dans la SPV. Récemment, au forum SPV du 9 décembre consacré à l'avant-projet de loi, il a notamment stigmatisé le fait que le texte proposé ne semblait laisser que très peu de liberté aux enseignants et aux initiatives locales. On retrouvera Pierre Fornerod et une foule de ressources mises à disposition des enseignant-e-s sous educalire.ch

En deux mots

Pierre Fornerod, convaincu ni par l'initiative « Ecole 2010 » ni par l'avant-projet de nouvelle loi scolaire, livre ses réflexions, issues de sa pratique quotidienne d'enseignant. Guère convaincu par le système à niveaux, qu'il estime n'être qu'un système à filières « déguisé », il propose, entre autres, de mettre plus d'enseignants dans les classes qui en ont besoin, d'élargir l'horaire de prise en charge, de renforcer la collaboration, au sein de la classe, entre enseignants spécialistes, spécialisés et généralistes, de repenser totalement l'horaire…

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Ressources

« Il n'y a pas de laxisme éducatif ! […]; éduquer demande du temps, de la patience, de la capacité à se frustrer, à ne pas être tout le temps dans l'agir… On ne pourra jamais compacter l'éducation avec un MP3 pour la transformer en un truc qui va durer deux secondes. Élever un enfant, ça demande au moins une bonne vingtaine d'années. »

(Daniel Marcelli, « Il est permis d'obéir » (Albin Michel) in Migros-Magazine no 1, 4 janvier 2010, p. 28.)

Le contexte social actuel n'offre plus de cadre aux jeunes adolescents; ce n'est pas une critique, mais un constat. L'avant-projet de loi, qui propose à travers des niveaux et des options une balkanisation de l'enseignement au secondaire 1, est-il une bonne réponse à ces problèmes ?

Préambule

Avant de réfléchir sur le bien fondé et la pertinence des articles de l'avant projet de loi scolaire, il me semble utile de poser quelques points d'ancrage relatifs au contexte tant de l'École que de notre pays de Vaud. Les réflexions ci-dessous n'engagent que moi et sont le fruit d'observations personnelles pour lesquelles je n'ai pas de statistiques scientifiques mais qui me sont apparues comme significatives. On trouvera donc toujours des situations, cas, ensembles de faits qui contrediront mes propos; j'ai la prétention de dire que oui, ils existent, mais minoritairement. Les lignes qui suivent ne concernent que la partie « secondaire 1 » de la scolarité.

Qu'est-ce qui pêche dans notre système scolaire qui fait que l'on veuille le changer ? Comment répondre aux besoins actuels et futurs de l'école obligatoire. Deux choses essentiellement, à mon avis : la sélection (trop) précoce des élèves en fin de 6e (degré actuel) et l'image que peut avoir la VSO dans ce système (principe des filières).

Je passe rapidement sur la sélection si ce n'est en signalant tout de même que ces deux années de cycle « produisent » un petit tiers d'élèves chez lesquels on a quasiment tué toute envie d'apprendre, d'être bien à l'école; certains ont même passé les trois-quarts de ce temps à ne plus rien faire, à « désapprendre », à faire semblant. Pourtant, depuis des années je constate que, les premiers mois de la 7e passés, une vie renaît, des énergies se mettent en marche et des projets se construisent, encadrés, accompagnés par des enseignants impliqués, responsables. Et souvent seuls.

Ce bel élan se gâte en fin de 8e quand les débouchés professionnels imposent leurs critères de sélection (encore !) : la renaissance scolaire dans les classes de la VSO est souvent cassée par la « vraie vie », c'est-à-dire celle que l'on peut difficilement changer. Je reste toutefois optimiste quand je vois le nombre de réussites, quand les anciens élèves reviennent nous montrer « ce qu'ils sont -enfin- devenus ». Il est évident pour moi que sans ces accompagnateurs/conseillers/professeurs/coachs/flics/ avocats/juges/guides performants que sont les maîtres de classe (essentiellement VSO/VSG), rien de si positif ne se serait produit. Ces enseignants ont pour l'instant tenu à bout de bras des élèves en situation parfois difficile, des élèves juste difficiles, des élèves particuliers… Ils ont « lié la gerbe », arrondi les angles, remplacé le punching-ball, redressé des trajectoires, soutenus des charges, cherché de l'aide, fait des choix, pris des décisions pédagogiques, éducatives, seuls ou avec d'autres, ceci quotidiennement… le tout dans une approche systémique. En effet, ces élèves qui prennent trop peu à l'école ont besoin de temps, de soutien, d'évaluation continue, de personnes qui s'occupent d'eux non pas 3, 4 ou 5 fois 45 minutes par semaine, mais chaque jour et suffisamment longtemps pour que le travail fait devienne concret en termes de réussite, de progrès, d'espoirs. (et ne me dites pas que c'est la qualité et non la quantité qui compte. Il faut les deux !). Ces élèves ont aussi besoin de parler avec quelqu'un qui les connaît pas uniquement dans le contexte d'une discipline, mais qui en a une vue plus globale, plus sociale; quelqu'un capable de les accepter de manière plus générale, de reconnaître leurs compétences dans les autres branches, dans d'autres contextes. Malgré tout cet engagement, l'image de la VSO est mauvaise, y compris dans le corps enseignants, dont certains membres demandent expressément à ne pas être confrontés avec ces élèves.

Petit rappel

Dans les années 80, les patrons venaient devant les collèges au sortir des classes haranguer les élèves de 8e les plus âgés pour les engager comme apprentis. La VSO (appelée "classes à options" à l'époque) n'était donc pas si mauvaise qu'on le dit; ce patrons promettaient aussi de compenser les "manques" scolaires de ces élèves. Aujourd'hui, les patrons ont changé, les élèves, leurs parents, le monde, l'école aussi. L'école d'autres cantons, d'autres pays fonctionne différemment et parfois mieux que chez nous. S'en inspirer est une bonne chose, n'en prendre que ce qu'il est possible d'appliquer ici est absurde. Essayez de prendre un excellent objectif de chez Nikon et de le mettre sur votre Canon… vous risquez d'avoir quelques surprises !

Avant-projet

Changer le système est pour moi logique dans un sens d'adaptation à des problèmes. Changer pour changer ou pour occuper le monde politique ne sert à rien. J'ai l'impression que tant Ecole2010 que le projet du DFJC ne sont des combats politiques et de fausses réponses à de bonnes questions voire à de bonnes intentions.

Toutefois je n'ai encore vu nulle part un réel inventaire des difficultés, une liste des besoins actuels des élèves. Tout est signalé par des manques (ne sait pas écrire, lire, calculer, est délinquant…), alors que le premier besoin des élèves, ici et maintenant (en tous les cas pour ces élèves qui « prennent peu » à l'école), c'est un encadrement fort sur une journée "longue". Que font les élèves en dehors des 6 heures de classe ? Qui les aide à s'occuper, à s'organiser, à faire leurs devoirs, à APPRENDRE ? Les vigiles des centres commerciaux ? Les concierges des immeubles ? Les entraîneurs de foot ? La télé ? La console de jeu ? MSN ? Tout cela un peu, certainement; laissez-moi toutefois penser que pour les élèves un peu fragiles, c'est insuffisant et irresponsable de s'en tenir là.

Les cantons dont les élèves réussissent "mieux" offrent, comme par hasard, des structures scolaires plus petites, des localités où "tout le monde se connaît", où un "cadre social" même imparfait existe. Rien de tout cela dans nos grandes ville avec des établissements de 700 voire 1000 élèves. Les « C'était mieux avant », « ce sera mieux après »… dans ce débat sont sans substance, mais idées et arguments échangés doivent être entendus, pesés. La valeur du nouveau système sera à la hauteur du maillon le plus faible de la chaîne. Commençons par recenser sans tabous les éléments positifs de l'avant (il y en a !), du maintenant (il y en a !) ou d'ailleurs (il y en a !); listons les problèmes (il y en a !) et construisons quelque chose avec toutes ces briques.

Trier ou ne pas trier, telle est la question…

Deux choix s'offrent à nous : trier ou ne pas trier les élèves vers 11-12 ans.

Soit, trions ! Si on le fait, autant le faire correctement (pas d'hypocrisie et « bons sentiments ») et donner à chaque groupe de besoin sélectionné les outils nécessaires à sa progression. Des études montrent aussi que l'enseignement avec des groupes homogènes est plus efficace. 3, 4, 5 filières, pourquoi pas ? Je viens de passer plus 30 ans dans un système de filières, et je ne développerai pas les avantages et inconvénients de la sélection. Parmi les arguments en défaveur des filières on entend souvent que les élèves seront plus motivés dans un groupe comprenant de bons élèves. C'est vrai pour quelques-uns, ceux qui en sont proches. Pour beaucoup d'autres, les expériences que j'ai faites montrent le contraire; en fait, le problème est ailleurs !

On ne trie pas ? OK : pas avant 15, 16 ans. Mais pas d'hypocrisie non plus ! Les niveaux sont des filières déguisées, point. Ce ne sont pas des appuis, des mesures particulières, des classes spéciales, de la pédagogie compensatoire qui manquent aux élèves (il en faut c'est sûr, quel que soit le système choisi). Ils ont d'abord besoin de temps et de personnes impliquées qui s'occuperont d'eux, tant socialement que scolairement…

Injectons plusieurs maîtres dans chaque classe qui en a besoin; élargissons l'horaire de prise en charge, incluons des enseignants spécialistes, spécialisés, généralistes dans chaque classe. Mais donnons aussi les outils pour que les enseignants puissent apprivoiser et gérer au mieux ce co-enseignement. En mettant le paquet dans les petites classes, on pourra facilement atteindre la fin de la 10e pour tenter une orientation.

De la théorie à la réalité

L'avant-projet, soi-disant révolutionnaire, n'apporte rien aux élèves; il donne du blé à moudre aux ultras, aux nostalgiques, aux compatissants, mais il ne donne aucun outil concret à ceux qui devront gérer les élèves fragiles qui, même s'ils sont minoritaires, demandent un cadre différent. Si ce cadre correspond au chapitre « Pédagogie compensatoire » de l'avant-projet, alors il faut s'en inquiéter, car ce texte, outre le fait qu'il est en contradiction avec l'idée de suppression des filières, n'est pas lié à la réalité. Il propose des outils théoriques dont on sait (la plupart existent déjà) qu'ils seront impossibles à mettre en place. L'organisation telle que prévue dans l'avant projet est une illusion. L'enseignement y sera morcelé, donné par des maîtres certes impliqués et compétents dans leur discipline mais très souvent hors du coup dans l'accompagnement de l'élève; qui le fera d'ailleurs ? Un maître de français/histoire/ géo à 8-9 périodes semaines (dans 3 classes différentes) ? Quel niveau enseignera ce maître de français ? Mince, la moitié de la classe est dans l'autre niveau avec un autre maître ! Idem pour les maths, puis l'allemand. Qui prendra ces décisions qui jalonnent le quotidien de l'élève. J'entends déjà la réponse : un conseil de classe, les maîtres doivent se coordonner, travailler ensemble. Quand on sait ce qu'est un établissement secondaire moyen, c'est juste une boutade. Les coordinations de disciplines fonctionnent plutôt bien, mais les mêmes maîtres ne pourront assumer encore des coordinations « de classes », bien plus chronophages. Les maîtres d'appui, de niveaux, d'options, des branches spéciales… formeront une cohorte bien plus nombreuse que celle des élèves. Tiens, puisqu'on en parle : combien d'élèves dans chaque classe ? 18, 20, 24, 26 ? Y aura-t-il encore des classes ? Tant qu'à faire des niveaux, pourquoi l'élève de 7e, brillant en maths, ne pourrait-il pas suivre ce cours avec ses camarades de 8e … On voit très vite les limites, dans le contexte qui nous entoure, de ce système de « stabulation libre » et des bonnes intentions des auteurs.

L'horaire est à repenser totalement, tant pour les élèves que pour les profs. Pourquoi, par exemple, n'a-t-on pas choisi un autre découpage horaire ? Des périodes de 40 minutes permettraient de mieux caser les multiples disciplines dans une grille horaire; leur durée permet en outre de les coupler et d'offrir ainsi 80 minutes qui ne sont ni trop longues ni trop courtes pour la quasi-totalité des disciplines. Avec les 32 périodes actuelles, on aurait 36 périodes de 40 minutes, soit de quoi ajouter sans problème une période de maths, de français, de musique et de science; comme le projet prévoit 33 périodes, on en a encore une en réserve !

Pour finir… ou pas

Créer cet avant-projet a certainement été ardu; le réaliser est encore une autre paire de manches ! Je viens de vivre un conseil de classe réunissant les 18 maîtres intervenant dans une classe de 17 élèves… Inutile de dire que chacun poussait pour parler rapidement de « ses » 3-4 élèves afin de pouvoir se rendre rapidement aux X conseils suivants. En fait, j'ai trouvé le maître de classe très seul… Ce que l'avant projet nous propose, c'est cela mais sans maître de classe, avec plus d'enseignants et plus d'élèves par classe ! Que vont faire les maîtres habitués à la VSB avec 1/4 de leur effectif en grande difficulté, agité, peu preneur, voir oppositionnel ? Si les actuels maîtres généralistes pourraient, avec un petit supplément de formation, enseigner sans problème à la hauteur des actuels VSB, je ne crois pas une seconde que l'inverse soit possible aussi facilement. Le risque principal est bien celui d'un enseignement certes « cliniquement parfait » où chaque prof « vendra » sa spécialité et quittera rapidement la salle pour un autre groupe, en laissant (aux « autres ») le soin de s'occuper des « problèmes » du matin; chacun sera bien obligé de fonctionner ainsi pour survivre; c'est en tous les cas ce que j'ai pu voir dans un établissement pratiquant des niveaux en Suisse romande.

Ou alors c'est plus sournois : on veut créer 2 filières sans oser l'assumer : la pédagogie compensatoire d'un côté, le tout venant de l'autre.

La version deux filières, proposée aussi dans l'avant-projet, est juste « à côté de la plaque » : il ne faudra pas 2 ans pour parler de la filière des bons et de celle des mauvais !

A ce stade de mes réflexions, je ne suis sûr que d'une chose : je ne voterai ni pour École 2010, ni en faveur ce contre-projet dans sa version actuelle.

Merci de m'avoir lu et… au boulot ! Réagissons, proposons, bougeons !

Notes

Extraits de  : Facteurs de réussite dans la formation professionnelle des jeunes à risque, Kurt Häfeli, Claudia Schellenberg, Berne 2009, pp. 130—140.

Élèves : Leur sentiment de confiance et de bien-être subjectif dépend aussi du fait que les enseignants leur accordent de l'attention, fassent preuve d'équité dans leur comportement et disposent d'une bonne compétence à enseigner.

Enseignants : leur apport est aussi important au niveau humain, du fait de leur rôle de personnes de référence — notamment pour les jeunes connaissant des conditions sociales difficiles. La motivation et l'engagement des enseignants qui soutiennent activement leurs élèves dans le processus de choix de la profession constituent des facteurs de réussite importants.

Activités de loisirs : L'accès aux offres de loisir devrait être aussi facile que possible (« à bas seuil »); l'environnement scolaire s'y prête bien, par exemple. Il faudrait étendre les offres d'activités de loisir structurées, notamment dans l'environnement extrascolaire.