Penser une école durable

Par Jacques Daniélou,
enseignant, prés. de la SPV

Commentaires Commentaires (6)
En deux mots

L'école obligatoire possède une double mission. Elle participe d'une part à la formation d'êtres libres, émancipés et responsables. En charge d'instruction, elle doit d'autre part préparer les élèves à entrer dans la vie professionnelle. Elle doit par ailleurs à la fois « offrir » le dynamisme du monde, et dire le passé, l'Histoire et la culture. Les contraintes qui pèsent sur l'école sont multiples et les attentes nombreuses. Ce n'est qu'en « s'évertuant à prendre en compte l'ensemble des défis qui s'offrent à elle », à la fois au niveau institutionnel et à celui du « génie ordinaire » des enseignants, que l'école peut envisager être, à son tour, durable.

Autres documents sur ce thème
Ressources

Il est largement reconnu que l'école obligatoire possède une double mission. D'une part, sa fonction éducative et « civilisatrice » lui confie la tâche de participer à la formation d'êtres libres, émancipés et responsables. D'autre part, en charge d'instruction, elle doit pouvoir offrir à chaque élève les éléments utiles à engager une formation professionnelle le plus sereinement possible.

L'école obligatoire possède de multiples fonctions

L'école obligatoire connaît des fonctions implicites et d'autres, inscrites dans les textes. Ainsi, l'école assume une fonction de garde, qui permet notamment aux parents de dégager le temps utile à leur vie professionnelle.

Ensuite, il lui est assigné, tacitement, une fonction de sélection sociale  : les filières du secondaire I, présentées comme devant gérer des flux d'élèves et faciliter l'organisation du travail, participent au premier chef à cette sélection.

En ce début de 21e siècle, devant la complexification des rapports sociaux, face à la mouvance et à la diversité des attentes et des provenances des familles, il est aussi demandé à l'école de proposer un minimum de repères communs  : C'est à l'école de préparer la qualité d'individu libre et autonome et, à terme, de citoyen éclairé. L'institution scolaire doit permettre à chacune et chacun des élèves de faire face à ses devoirs et à faire valoir ses droits. C'est sa fonction civilisatrice.

Mais elle est en charge aussi de fournir à chaque élève tout élément utile à affronter sa vie professionnelle future, dans un cadre où désormais le marché du travail est mondialisé. Ce ne sont plus leurs seuls condisciples locaux que devront affronter les élèves issus de l'école obligatoire et des voies de formation subséquentes, mais aussi leurs camarades européens, chinois ou indiens.

Dans notre canton, où on ne quitte plus que rarement l'école à 16 ans, le nombre d'individus ayant achevé une formation post-obligatoire s'établit dorénavant à près de 90%.

Pourtant, cela ne semble pas encore suffisant  : les études internationales montrent que dans notre pays et notre canton, 15 à 20% des élèves sont dans un réel déficit de connaissance à leur sortie de l'école obligatoire.

Dans ce cadre, l'école obligatoire ne peut plus se contenter d'identifier et de façonner une élite restreinte. C'est pour tous les élèves que l'école a la mission d'assurer un haut niveau de connaissances et de compétences. Quelles que soient l'origine sociale ou culturelle, l'aisance, ou les difficultés d'apprentissage des enfants et des jeunes qui lui sont confiés.

L'école doit gérer des contraintes paradoxales

L'école change quand la société change. À la fois matrice et résultante de la société dans laquelle elle est insérée, l'école obligatoire tente de répondre à des attentes souvent largement paradoxales.

Dans un monde où prime la satisfaction immédiate des désirs, l'école obligatoire déploie son action sur près de 15 ans  : le temps de l'apprentissage de la lecture et de la compréhension des textes n'est pas celui du développement des logiciels et des médias électroniques. Les enseignants cherchent à promouvoir l'effort, les fruits semés aujourd'hui pour être cueillis dans un futur lointain, quand les bébés stars ou les acteurs des jeux télévisés perçoivent des millions par hasard.

Les acteurs de l'école doivent accompagner le changement et offrir le futur de manière dynamique, mais aussi dire le passé, l'Histoire et la culture.

Ils sont sensés ouvrir à des valeurs de tolérance, d'écoute, de respect et d'égalité de traitement, alors que, dans le monde « du dehors », semblent toujours triompher les valeurs de compétition.

Les défis de la « modernité »

De plus en plus éloigné du modèle industriel qui accorde la primauté à l'accumulation de capital matériel, l'Occident est dorénavant inscrit dans un nouveau type de société. Dans celle-ci, l'influence des médias modifie les comportements, l'accumulation de connaissances devient une valeur de premier plan, la globalisation des marchés, des biens et des services éloigne l'économie du champ politique, dont la crédibilité et le pouvoir diminuent.

Les pressions migratoires du Sud vers le Nord sont toujours plus fortes. Cette pression est considérée comme une menace par certains ; d'autres y voient une chance pour un Occident menacé par la dénatalité. Quoi qu'on puisse en penser, l'école doit répondre à cette multitude, qui se retrouve dans les classes, dès les premiers degrés.

Nos sociétés ont redistribué les rôles au sein du travail et dans la famille, dont le modèle évolue rapidement. Ils seront bientôt minoritaires dans les classes, les enfants issus d'un couple stable et qui vivent au sein d'un foyer dont le père et la mère sont unis par le mariage.

Confrontées à des modes de vie diversifiés et contradictoires, les approches éducatives ont glissé de l'imposition à la négociation, même si des signes montrent un réel retour - en tous les cas une vraie nostalgie - du prescrit et du respect de l'autorité en tant que tels. L'Occident est de plus en plus souvent régi par l'ordre juridique, ce qui n'est pas sans conséquences sur l'action des enseignants…

Enfin, c'est l'élévation du niveau général de la connaissance, succès de l'école, qui ouvre cette dernière à une critique plus pertinente, en particulier de la part de parents de mieux en mieux formés.

De nouveaux équilibres à questionner

Quels sont les nouveaux équilibres à construire dans le contenu même de l'école ? Quels arbitrages, par exemple, doivent-ils être trouvés entre celles et ceux qui promeuvent des apprentissages précoces en allemand, et en anglais, et les défenseurs des activités artistiques artisanales, manuelles ou sportives ? Quelle place donner aux médias et aux techniques de l'information et de la communication dont chaque futur citoyen devrait connaître à la fois les enjeux et la culture propre ? Doit-on privilégier les modèles qui intègrent tous les enfants dans l'école régulière ou défendre une intégration future « dans la vie » ?

Les différenciations structurelles, comme le proposent les actuelles trois filières vaudoises des degrés 7 à 9 ou le placement dans des institutions spécialisées, sont-elles les plus efficaces si l'on désire que les élèves réussissent ? A cet égard, le redoublement est-il utile ?

Comment gérer les élèves qui présentent des « troubles du comportement », ceux-ci empêchant le groupe classe de fonctionner normalement ?

Comment développer des rapports harmonieux avec les familles, qui puissent préserver les champs de compétence de chacun, tout en garantissant à l'enfant l'environnement propice et nécessaire à son instruction et son éducation ?

Dans un contexte où les établissements de l'école obligatoire semblent devoir encore gagner en autonomie, comme cela se pratique dans de nombreux pays occidentaux, quelle part de décision doit appartenir aux enseignants et aux équipes pédagogiques ? Quelle évaluation peut-elle être faite du travail des maîtresses et des maîtres ; ainsi que des résultats de ces établissements ?

Pour faire face à des enjeux de cette taille, les décisions politiques peuvent-elles encore appartenir aux seules autorités cantonales ? Doivent-elles être livrées de manière toujours plus large à des instances supérieures, supra-cantonales ou de niveau fédéral, comme l'indiquent de récentes décisions ?

Au final, c'est dans la classe et grâce au « génie ordinaire » des enseignants que pourront être développées au plus haut degré les compétences de chaque élève et que ce dernier pourra y acquérir les connaissances utiles à affronter sa qualité de citoyen et de travailleur. Pourtant, les structures, les parcours des élèves ou l'organisation du travail proposés par les textes légaux peuvent faciliter ou restreindre l'action des enseignants et de l'ensemble des acteurs de l'école. Participer à la réussite ou à l'échec des missions que la société lui assigne. C'est donc à l'aune des quelques exigences et éléments exposés ci-dessus qu'il nous semble que l'on doit aborder les débats sur une nouvelle loi scolaire.

Même si la tâche semble immense, c'est en s'évertuant à prendre en compte l'entier des défis qui s'offrent à elle que l'on pourra s'accorder à promouvoir une école durable.