Révision de la loi scolaire vaudoise : quels enjeux ?

Par Josiane Aubert,
Conseillère nationale

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Josiane Aubert

Originaire du Chenit, Josiane Aubert est enseignante secondaire. Après avoir siégé pendant 15 ans dans le législatif de sa commune d'origine, elle a été constituante et députée au Grand Conseil vaudois de 2002 à 2007. Elle est conseillère nationale depuis 2007 et y préside actuellement la commission de la science, de l'éducation et de la culture.

En deux mots

Pour Josiane Aubert, les enjeux sont à situer à l'horizon 2050. Elle exige qu'au-delà de sa mission de préparation à la vie économique, l'école donne aux élèves les compétences pour devenir des citoyennes et citoyens responsables, actifs, entreprenants, libres et critiques. Elle insiste sur la collaboration école-famille et demande à l'école de tendre vers l'idéal de ne personne perdre en cours de route. Plus spécifiquement, Josiane Aubert propose que les devoirs à domicile soient accompagnés par des personnes qualifiées dans le cas où la famille est déficiente. Elle milite pour les niveaux au secondaire I et propose de renoncer aux filières. Enfin, la conseillère nationale demande que les moyens utiles à mettre en place la réforme soient alloués, évoquant un personnel enseignant en suffisance et bien rémunéré, des appuis intégrés dans les classes pour les enfants en difficulté.

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Si j'ai eu le grand plaisir d'enseigner aux adolescents de ma région pendant 24 ans, et d'élever simultanément trois enfants, ce n'est pas uniquement dans ce terreau-là que j'ai puisé les quelques réflexions que je vous livre. Je me base aussi sur les comparaisons et les observations que j'ai pu conduire ces deux dernières années dans mon mandat de présidente de la commission Science Education Culture du Conseil national.

Ces constats doivent nous conduire à une lutte acharnée pour intégrer dès le plus jeune âge. La réussite de l'intégration scolaire se mesure au pourcentage de jeunes adultes qui réussissent leur intégration à la société et à la vie professionnelle. Toute action en cours de scolarité pour que l'enfant garde pied et bénéficie d'une formation qui lui permette un projet personnel d'avenir est bénéfique : les coûts de formation sont toujours moins chers que les coûts personnels et sociaux engendrés potentiellement par un manque de formation (dépression, dépendances, addictions, perte de confiance, working poors : chômage, aide sociale, maladie et accidents plus fréquents, …) . Pour l'Etat et les contribuables, la facture d'une formation insuffisante est inutilement salée, investir dans la formation est largement rentable. Une réforme scolaire doit tenir compte de ces éléments et mettre à disposition les moyens financiers adéquats pour que les résultats soient à la hauteur des attentes et des espoirs.

Quelques pistes

« L'apprentissage tout au long de la vie » commence à la naissance !

0-4 ans : Première phase d'apprentissage de l'enfant. Les structures d'accueil ouvertes à tous ceux qui le souhaitent, encadrement par des professionnels : 1ère condition pour éviter le plus possible des écarts dans les 1ers apprentissages : parler, se mouvoir, observer son environnement, développer ses capacités sociales, apprendre à vivre en groupe sans être le centre du monde mais en étant encouragé et reconnu, …

Cette prise en charge par des structures adéquates permettra une détection et une prévention d'éventuelles lacunes ou difficultés dès le plus jeune âge. Bien que cette phase ne soit pas intégrée dans une future loi de la scolarité obligatoire, elle peut contribuer grandement à prévenir les problèmes scolaires. Elle doit donc être intégrée à la réflexion sur notre système de formation.

4-12 ans : Acquérir les apprentissages de base, trouver sa place dans le groupe (socialisation), être reconnu et respecté, construire sa confiance en soi. Cette phase doit se faire en étroite collaboration avec les parents. Relation régulière entre famille et école, suivi des progrès, informations réciproques, détection et prévention doivent se poursuivre systématiquement par des professionnels, dans le respect des familles, mais avec leur concours.

Dans cette phase, l'accueil parascolaire doit permettre, pour les familles qui en ont besoin, et/ou qui le souhaitent, un encadrement favorable au développement harmonieux de l'enfant. Aussi peu scolaire que possible, mais conduit par du personnel formé, il doit proposer des activités variées et attrayantes, et ne pas se réduire à du gardiennage.

Devoirs : Si le choix est fait de maintenir des devoirs « à domicile », des structures adéquates doivent exister, avec des personnes qualifiées, pour permettre l'accomplissement desdits devoirs par chaque enfant dans les meilleures conditions. Si cette condition n'est pas remplie, il s'agit de renoncer aux devoirs à domicile, car ils sont trop souvent une sélection déguisée, qui disqualifient trop facilement les enfants de familles modestes, peu formées, ou issues de l'immigration.

Secondaire I : dans la ligne droite de l'intégration, il est nécessaire d'éviter la stigmatisation, à l'âge tout spécialement sensible de l'adolescence : les trois filières actuelles sont inadéquates, à cause du climat de sélection-rejet qui s'installe déjà longtemps avant le verdict et le rôle ambigu que doivent jouer les enseignants, à la fois formateurs et censeurs. Les mesures préventives en primaire devraient avoir pour conséquence un moins grand nombre de jeunes qui décrochent en Secondaire I. L'introduction de deux niveaux, aussi perméables que possibles dans plusieurs disciplines favorisera une émulation salutaire, mais sans stigmatisation, car la différenciation restera possible selon les matières. Deux niveaux correspondent aussi mieux à la réalité des formations professionnelles subséquentes. (CFC - Maturité professionnelle / gymnase -maturité académique ou école de culture générale - maturité spécialisée). Cette modification de structure doit s'accompagner d'exigences très grandes et clairement définies face aux élèves : acquisition de connaissances et de compétences, respect des règles de vie en commun sont des valeurs centrales et incontournables. (exigences d'ailleurs aussi nécessaires dans les cycles primaires)

Secondaire II : Cette tranche de la formation ne sera pas englobée dans la nouvelle loi scolaire, mais je souhaite apporter quelques éclairages sur cette étape décisive de la formation.

Il est très instructif de constater que la Suisse alémanique, tous partis confondus, place la formation professionnelle duale dans les entreprises sur un piédestal, comme la voie royale pour la réussite dans la société… Cette constatation montre à quel point l'approche culturelle, la comparaison avec les pays voisins (France, Allemagne), peuvent influencer notre idéal du système scolaire et de formation ! Les défis qui attendent notre pays dans les prochaines décennies devraient nous rendre, Romands et Alémaniques, moins dogmatiques et plus pragmatiques. Les projections démographiques indiquent une probable pénurie de jeunes actifs dès 2020, autant dans les professions techniques, de l'installateur en chauffage aux ingénieurs dans les nouvelles technologies, dans les professions qui touchent à la santé, depuis le personnel de soins hôteliers jusqu'aux soins infirmiers et aux médecins, etc. Au-delà de la crise économique actuelle, les perspectives d'emploi pour les jeunes sont bonnes pour l'avenir, et nous aurons besoin d'eux dans tous les domaines. Le défi est de leur donner confiance en l'avenir au cours de leur cursus scolaire et de leur offrir les meilleures conditions pour réussir le délicat passage de l'école obligatoire à la formation professionnelle ou gymnasiale.

Corps enseignant : Les jeunes enseignants formés en HEP ont déjà au cours de leur cursus, de nombreuses approches liées à la mutation profonde que subit notre société. La formation continue sera toujours plus indispensable pour assurer un suivi en cours de carrière, car la société poursuivra inexorablement son évolution…

Il s'agira de donner les moyens de mettre en place la réforme (personnel enseignant en suffisance et bien rémunéré, appuis intégrés dans les classes pour handicapés, migrants, surdoués, enfants malmenés par la vie familiale ou autres perturbations, …)

Conclusion

Je souhaite que cette réforme trouve sa stature, sans dogmatisme, mais pour le bien de tous. Il est nécessaire de tendre vers une intégration maximale et vers moins de redoublements, mais avec une souplesse pour une adaptation au cas par cas (prise en charge en institutions pour certains enfants ou pour un certain temps peut être la meilleure solution / un redoublement occasionnellement peut être aussi bénéfique). Le dogmatisme, lorsqu'il s'applique à des personnes humaines, est problématique. Tendre vers l'idéal, laisser la vie se dérouler avec ses imprévus individuels.

Ce sont les quatre piliers fondateurs que je souhaite au nouveau système scolaire vaudois.